Il est l’une des voix qui comptent en France dans le débat sur le changement climatique. Ingénieur et président de the Shift Project, groupe de réflexion qui œuvre en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone, Jean-Marc Jancovici alarme depuis de nombreuses années sur les périls que les énergies fossiles font peser sur le climat. Nous l’avons rencontré le mois dernier à l’EPFL en marge du Sommet de l’innovation d’impact du Centre E4S, événement soutenu par la CVCI. Son propos sonne comme un avertissement: «On va devoir transpirer un peu... »
« Plus on consomme d’énergie, plus on change de choses dans le monde qui nous entoure, constate l’ingénieur. Faire prospérer l’humanité sans perturber les écosystèmes aujourd’hui, on ne sait pas faire ! »
La Terre fait et fera toujours 13 000 kilomètres de diamètre, image-t-il. Celle-ci n’est pas extensible à merci et constitue un monde fini dont on ne peut extraire sans arrêt des ressources. Il observe que le simple maintien des conditions de vie actuelles de l’humanité ne peut pas s’envisager sans une dégradation accélérée des écosystèmes. L’être humain déforeste, pratique la surpêche, fabrique des objets avec frénésie et rejette dans l’atmosphère des polluants de toute sorte, comme les funestes gaz à effet de serre. Est-ce que, dans ce contexte, on peut innover pour le bien-être de l’humanité et de l’environnement ? « La réponse est oui, mais à la condition qu’on accepte l’idée que la limite peut nous être bénéfique. »
DANS UN SYSTÈME FINI
La croissance quantitative, ce n’est pas son crédo. «Aucune nuisance ne peut croître indéfiniment dans un système fini, sans que ça finisse par effondrer le système…» Pour lui, l’innovation technologique a été mise au service de l’idée que l’on puisse jouir sans entraves et que la technique allait nous aider à le réaliser. «Aujourd’hui, les innovations techniques valorisées par la société sont celles qui nous permettent de jouir encore davantage dans un monde sans limites », tranche-t-il. Il déplore d’ailleurs la fascination des médias grand public pour la technologie : «Dès qu’un nouveau robot ménager permet de faire une tarte aux pommes sans qu’on ait besoin de s’en occuper, vous avez des sujets dans tous les journaux télévisés ! L’être humain est ainsi. » Pour le spécialiste du climat, l’abondance des combustibles fossiles a fait croire à l’être humain pendant deux siècles que l’on pouvait s’affranchir de toute limite. «L’archétype de cette croyance est la maxime américaine : ‹The sky is the limit.› Pour qu’on arrive à marier les trois termes qui sont innover, bien-être de l’Homme et des écosystèmes, il va falloir qu’on arrive à retrouver la notion de limite globale, sinon ce cahier des charges-là ne pourra pas être tenu. » Pour l’heure, un début d’effondrement se manifeste déjà par petites touches sur Terre, « mais la sphère dirigeante, avec ses sens, ne voit pas le problème. Elle sera la dernière à réagir, car elle est protégée par son statut et son patrimoine. »
COMPTER SUR LA SOCIÉTÉ CIVILE
Jean-Marc Jancovici compte sur les challengers de la société civile pour changer les choses, car à ses yeux, le grand patron d’une multinationale agro-alimentaire n’a aucun intérêt à proposer de se limiter à une alimentation locale de saison. La mondialisation, ce sont des camions, de la marine marchande : rien de tout cela ne fonctionne sans énergie fossile. «Je n’ai pas de baguette magique pour les cinq prochaines années… Dans le titre de ma conférence ‹Bien vivre dans les limites planétaires : comment planifier les cinq prochaines années ?›, il faudra retenir limites planétaires. Pour le reste, à chacun de trouver sa réponse. On va devoir transpirer un peu…»
La transition vers une économie décarbonée se heurte à une difficulté majeure: les pays industrialisés, qui avaient bénéficié d’une très forte croissance due à l’abondance du pétrole, se retrouvent aujourd’hui avec des recettes qui stagnent. Ce changement de rythme est brutal: l’Etat providence, qui avait calé son évolution sur un rythme de croissance des dépenses issu des Trente glorieuses, se retrouve avec un problème de financement. «C’est structurel, explique l’ingénieur: ce décalage entre recettes et dépenses a fait gonfler la dette publique partout dans le monde. Ce processus à l’œuvre pourrait ne pas être gênant si on accepte l’idée d’une dette perpétuelle qu’on ne rembourserait pas. » Seulement, même la charge des intérêts devient aujourd’hui trop lourde : elle représente 55 milliards d’euros par an pour la France !
CONSENTIR DE GROS EFFORTS AUJOURD’HUI
«La déshérence des services publics qui en découle est un problème qui frappe aujourd’hui tous les pays occidentaux, et qui n’a pas de solution facile. C’est dans ce contexte-là qu’il faut arriver à trouver un avenir. » Pour JeanMarc Jancovici, « il vaut mieux consentir aujourd’hui de gros efforts pour l’environnement plutôt que de subir de plus gros efforts encore qui vont nous tomber dessus sans qu’on ait notre mot à dire ». L’être humain en estil conscient ? Pas encore selon lui: au niveau du quotidien, les gens entendent dire qu’il y a une contrainte. Un nombre croissant de gens sont à découvert plus tôt dans le mois mais dans notre environnement physique, les choses ne changent pas tant que ça. Les trams continuent de circuler, les grands magasins sont toujours là. «L’idée de se dire que tout va de travers alors qu’aujourd’hui ressemble très fortement à hier, c’est quelque chose qui est compliqué pour notre cervelle. » La difficulté réside aussi dans le fait que la contrainte a aujourd’hui tendance à concerner de façon très significative un faible nombre d’individus, constate le spécialiste du climat: c’est la personne qui va perdre son job, celle qui va avoir un gros problème de santé sans pouvoir se faire soigner ou celle qui va voir tout d’un coup un bout de forêt brûler à côté de chez elle. «La grande majorité des gens ne prend pas conscience qu’il y a eu un gigantesque incendie de forêt dans l’Aude cet été. On comprend analytiquement que les gens qui vivent dans ce coin-là voient leur quotidien avoir brutalement changé du jour au lendemain. Mais pour tous ceux qui ne sont pas directement concernés, rien n’a bougé. Si on attend que le quotidien devienne insupportable pour huit milliards d’individus, on a perdu…»
AGIR AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD
Tout l’enjeu, conclut-il, c’est d’agir avant que cela devienne intolérable pour tous les habitants de la Terre, alors que c’est déjà le cas pour une fraction des gens (plus faible dans les pays industrialisés). «Mais c’est difficile : le plus vraisemblable est que la société va se mettre en mouvement par fractions. Il faut donc arriver à capitaliser sur les petits morceaux de société qui se mettent en mouvement ici et là. »
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«On va devoir transpirer un peu...»
Écrit par
Jean-François Krähenbühl
Chargé de communication
Publié le : 30 octobre 2025
Modifié le : 20 mai 2026