Qui n’avance pas recule, dit-on. Il en va de même pour l’innovation : une entreprise qui n’innove pas va, un jour ou l’autre, se faire dépasser par un concurrent et voir son business menacé. En ces temps où les technologies progressent à pas de géant, à l’image de l’intelligence artificielle, notre magazine consacrera cette année plusieurs articles à l’innovation. Nous ouvrons cette série avec une interview de Patrick Barbey, directeur d’Innovaud, agence pour la promotion de l’innovation et de l’investissement du canton de Vaud. Diplômé de l’EPFL, cofondateur de deux start-up, il dirige une institution forte de vingt employés pour un budget annuel de 4 millions de francs.
L’innovation et Innovaud, en quelques mots?
L’innovation est une manière de satisfaire un besoin client qui n’est pas encore servi par la concurrence, dans un but commercial. La mission d’Innovaud consiste à soutenir l’innovation vaudoise pour les start-up, les scale-up, les PME et les grandes entreprises technologiques. Nous sommes aussi la porte d’entrée pour toute société étrangère qui souhaite implanter ses activités au cœur de l’Europe. C’est un métier d’hospitalité quelque part. On joue un rôle de soutien à toutes les étapes de la vie d’une entreprise et offrons un service sur mesure. Nos prestations, gratuites, sont rattachées au Département de l’économie, de l’innovation, de l’emploi et du patrimoine du canton de Vaud.
Une start-up et une PME appréhendent-elles l’innovation de la même manière?
Il existe des différences très nettes entre les deux. La start-up est une entité transitoire – quelques années de vie parfois - en quête d’un business model qui fonctionne autour de son innovation. La start-up doit tout donner pour convaincre ses clients, grandir, se financer. La prise de risque est importante. La PME innove aussi, mais elle dispose déjà d’un business. Elle ne peut pas dédier toutes ses ressources à l’innovation, car il lui faut fonctionner. Cela conduit le plus souvent à une innovation incrémentale, à savoir améliorer le produit, le service, ce qui demande des efforts constants pour conquérir de nouveaux marchés. Innovaud s’adresse aux deux, ainsi qu’aux scaleup, avec des outils différents.
Innovaud facilite l’implantation de sociétés étrangères en Suisse. Quels sont actuellement les pays prioritaires ? Des domaines d’activités sont-ils privilégiés?
Le focus sur les pays est moins important qu’il y a dix ou quinze ans en raison, notamment, d’une situation internationale moins stable aujourd’hui (Covid, conflits armés, etc.). Nous nous concentrons sur des entreprises technologiques, agiles, des scale-up, que nous identifions par nos partenaires de la Promotion économique et aussi nos réseaux. Les domaines privilégiés ? La technologie de la confiance, la protection des données, l’IA éthique, l’aérospatiale, les drones, l’innovation énergétique, qui est un domaine un peu méconnu et, bien sûr, les sciences de la vie. La Health Valley est une force lémanique. Côté pays, nous restons néanmoins très focalisés sur l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne, la France et nouvellement l’Inde. Notre argument à l’endroit des entreprises étrangères ? « Installez-vous au cœur de l’Europe. »
Quel genre de difficultés les promotions économiques rencontrent-elles actuellement?
L’incertitude générale autour de l’Europe, l’arrivée de Trump, etc. Ce climat incertain prolonge le délai de décisions. Il existe en outre une grande concurrence au niveau de l’innovation (Amsterdam, Paris, Zurich aussi). Nous mettons en avant notre écosystème fortement interconnecté, le service personnalisé fait aussi la différence. La qualité de vie en Suisse est aussi un argument fort, dé- terminant dans un second temps. C’est un plus qui vient emporter la décision.
«Nous nous concentrons sur des entreprises technologiques, agiles, des scale-up.»
L’imposition minimale voulue par l’OCDE constitue-t-elle un frein pour attirer de nouvelles entreprises chez nous?
La Suisse dispose d’une fiscalité des entreprises concurrentielle, surtout avec Globe qui égalise les chances au niveau mondial. Mais il règne une incertitude quant à sa mise en application et les mesures d’accompagnement à implémenter. Nous n’arrivons pas à délivrer un message clair aux entreprises désireuses de s’installer. Le taux de 15 % est connu, mais de quelles facilités disposeront-elles?
La pénurie de talents est un problème mondial. La question des permis de travail ne devient-elle pas centrale en Suisse?
C’est l’un de nos atouts, mais les talents ne poussent pas sur les arbres... Les permis de travail restent un outil clé. Les sociétés qui s’implantent ont besoin de personnel extrê- mement qualifié que l’on arrive à faire venir des pays tiers ; le système des quotas fonctionne bien lorsque les paramètres sont bons. Cela dit, nous peinons à garder les talents des pays tiers que nous formons souvent dans nos Hautes écoles. Il existe une perception ancrée selon laquelle ils ne peuvent pas rester chez nous. C’était le cas il y a vingt ans du fait de la loi, mais ce n’est plus vrai.
Quel bilan tirez-vous du programme SyNNergy de soutien aux projets collaboratifs, innovants et digitaux, lancé par Innovaud en 2022?
Le bilan est intermédiaire, mais c’est une réussite d’étape. Ce programme répond à un besoin, car ce type d’innovation collaborative était mal soutenu. SyNNergy permet via un coaching et un soutien financier aux start-up et aux PME de collaborer entre elles, voire avec les pouvoirs publics. Cela peut déboucher sur la création d’une startup sur la base de collaborations. Le modèle est prometteur, et nous devons passer à la vitesse supérieure.
«Sans se comparer avec les Etats-Unis, la Suisse se trouve à la pointe de la recherche, mais on le sait peu.»
Dans le domaine de l’IA, on dit que les USA innovent, que la Chine copie et que l’Europe réglemente. Et la Suisse, dans tout cela?
Sans se comparer avec les Etats-Unis, la Suisse se trouve à la pointe de la recherche, mais on le sait peu. Le Swiss Data Science Center (SCSD) s’est installé sur le campus de Biopôle, confortant ainsi le positionnement du canton de Vaud en tant que pôle d’excellence dans les data et l’intelligence artificielle. L’IA reste abstraite pour les PME, c’est un enjeu. Le SCSD donne l’information aux entreprises pour que les PME adoptent l’IA de manière productive. Nous mettons sur pied un programme IA Vaud d’ici à cet été. Le cadre lé- gal actuel reste assez idéal, dans l’attente d’une proposition d’approche de réglementation de l’IA voulue par le Conseil fédéral.
L’innovation suisse est l’une des plus dynamiques du monde, mais ce sont les investisseurs étrangers qui en retirent les fruits, dit-on. Une réalité?
Dans notre pays, le soutien aux start-up est fort au début, mais dès le moment où elles grandissent, rencontrent le succès et ont besoin de fonds pour soutenir leur croissance, la Suisse n’est plus là ! Des investisseurs, notamment américains, prennent le relais. Cette perte de souveraineté est regrettable. Swisscom Ventures et d’autres initiatives
montrent pourtant que c’est rentable. Cette frilosité est un peu culturelle. Nous manquons de fonds d’investissement, notamment d’un fonds souverain fédéral qui n’a jamais pris. Nous aurions toutes les cartes en main pour franchir l’étape suivante des scale-up et les ancrer chez nous.
La Suisse, pour vous, doit donc retrouver un état d’esprit entrepreneurial?
Notre écosystème a bien grandi, nous sommes aux portes du top 10 dans le monde. Il nous faut transformer l’essai. Les banques et les caisses de pension doivent jouer ce rôle et retrouver l’esprit entrepreneurial du XIXe siècle qui a permis, notamment grâce à Alfred Escher, le percement du tunnel du Gothard, la Constitution de 1848, la création de l’Ecole polytechnique fédérale, autant de grandes aventures économiques et politiques de la Suisse moderne. C’est de cela dont nous avons besoin aujourd’hui.
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«Il faut retrouver l’esprit entrepreneurial»
Écrit par
Jean-François Krähenbühl
Chargé de communication
Publié le : 13 février 2025
Modifié le : 20 mai 2026