Directeur de la Fondation Campus Biotech Geneva et président de la Commission Innovation de la CVCI, Nicolas Durand fait le point sur le sujet.
Les start-up, scale-up et PME de haute technologie suisses sont à la pointe de l’innovation. Où se situent-elles dans le concert mondial où la concurrence est féroce?
Les start-up, scale-up et PME de haute technologie suisses occupent objectivement une position de tout premier plan sur la scène mondiale de l’innovation. La Suisse est classée numéro 1 du Global Innovation Index de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) de manière ininterrompue depuis 2010. Ce leadership repose sur des fondamentaux solides et équilibrés : la qualité des institutions, l’excellence du capital humain et de la recherche, des infrastructures de premier ordre, un haut niveau de sophistication des entreprises et des marchés, ainsi qu’une capacité remarquable à produire des technologies innovantes.
Cela étant dit, ce classement comporte deux biais importants. Premièrement, il mesure avant tout la capacité à inventer et à développer des technologies, mais beaucoup moins leur impact réel sur les marchés. Secondement, il rapporte la performance à la population, ce qui favorise mécaniquement les petits pays très performants comme la Suisse lorsqu’ils sont comparés à de vastes ensembles comme les États-Unis ou la Chine.
Si nos sociétés innovantes figurent clairement parmi les meilleures au monde sur le plan scientifique et technologique, elles rencontrent toutefois de réelles difficultés lorsqu’il s’agit de passer à l’échelle depuis la Suisse. L’absence d’un véritable marché intérieur, la force du franc, certaines formes de protectionnisme exogène, la complexité réglementaire liée à certaines industries, les démarches liées à l’exportation ou encore les barrières culturelles et commerciales rendent l’accès aux marchés internationaux particulièrement exigeant. Le véritable défi n’est pas l’innovation elle-même, mais la capacité à transformer cette excellence en champions industriels et commerciaux capables de s’imposer durablement sur les marchés mondiaux.
La Commission Innovation de la CVCI que vous présidez a lancé une lettre ouverte destinée aux parlementaires fédéraux en faveur de conditions-cadres fortes pour ce secteur. La légendaire résilience a ses limites, écrit-elle. La situation est-elle inquiétante?
La situation n’est pas alarmante, mais elle est clairement préoccupante si l’on ne corrige pas certains déséquilibres structurels. Notre lettre ouverte n’a pas vocation à dramatiser, mais à sensibiliser les décideurs politiques au fait que le modèle suisse fonctionne remarquablement bien pour produire de la recherche et des innovations, mais beaucoup moins pour les transformer en valeur économique et sociétale durable.
Le fait que la Suisse ne souhaite pas mener une politique industrielle classique est une force. Ce choix a contribué à un cadre libéral, stable et attractif. En revanche, considérer que ce principe doit s’appliquer sans nuance à l’innovation est, selon nous, une erreur stratégique. L’innovation doit faire partie des exceptions à considérer. Notre message est simple : l’État doit être un soutien et un facilitateur de l’innovation, et non se limiter à être un obstacle réglementaire ou un acteur neutre par défaut.
La notion de résilience évoquée dans la lettre s’inscrit dans le contexte des crises successives que la Suisse a traversées ces dernières années. Le président de la Confédération, Guy Parmelin, rappelait récemment que « la Suisse est perpétuellement en crise depuis plusieurs années ». Jusqu’ici, notre économie a tenu, souvent au prix d’efforts considé- rables des entreprises elles-mêmes: réduction des marges, restructurations, adaptations permanentes. Mais cette résilience a effectivement des limites. Sur le principe, il est lé- gitime d’attendre des entreprises qu’elles se débrouillent sans aide étatique structurelle si la situation correspond à un nouveau normal durable. En revanche, si l’on considère que la période actuelle est transitoire, alors il est de la responsabilité collective de tout mettre en œuvre pour aider nos entreprises à traverser cette phase délicate.
«Nous n’attendons ni un changement brutal de paradigme ni une remise en cause des fondements du modèle économique suisse.»
Qu’attendez-vous des Chambres fédérales avec votre démarche?
Nous n’attendons ni un changement brutal de paradigme ni une remise en cause des fondements du modèle économique suisse. Nous attendons avant tout une prise de conscience et un débat politique lucide, fondé sur la réalité vécue par les start-up, scale-up et PME de haute technologie sur le terrain. Nous souhaitons que les Chambres fédérales reconnaissent que l’innovation ne s’arrête pas à la recherche et au développement, et qu’il est légitime de considérer les phases de croissance, d’industrialisation et de mise sur le marché comme des investissements stratégiques pour le pays. Cela passe par des instruments concrets et pragmatiques, par exemple des mécanismes de financement transitoires pour les phases de scale-up, une utilisation plus stratégique des marchés publics comme leviers d’innovation, une fiscalité mieux alignée avec les cycles réels de l’innovation ou encore une meilleure coordination entre politiques scientifique, industrielle et financière. Enfin, notre démarche vise à inscrire ces sujets dans une vision de long terme.
La conseillère nationale Estelle Revaz (PS/GE) a déposé à fin décembre une motion visant à encourager le développement des start-up, en renforçant le rôle des écoles polytechniques fédérales (EPF) par la création d’un fonds. Qu’en pensez-vous?
Cette démarche est clairement utile et largement complémentaire à la lettre ouverte portée par la Commission Innovation de la CVCI. Cette motion a le mérite de cibler un angle mort bien identifié de l’écosystème suisse : l’absence de soutien structuré au passage de la start-up à la scale-up, en particulier pour les entreprises issues de la recherche acadé- mique. Le fait que cette motion ait été cosignée par 104 conseillers nationaux est, à cet égard, une excellente nouvelle. En proposant de renforcer explicitement le rôle des Écoles polytechniques fédérales sur cette phase critique, et en leur donnant la possibilité de créer un fonds dédié, la motion va dans le sens d’une meilleure continuité entre recherche, transfert technologique et croissance. Cela étant dit, la lettre ouverte de la CVCI s’inscrit dans une perspective plus large. Elle ne se limite pas aux EPF ni aux spin-off acadé- miques, mais concerne l’ensemble des startup, scale-up et PME de haute technologie, quel que soit leur ancrage institutionnel. En ce sens, la motion Revaz constitue une brique importante, mais non suffisante à elle seule.
Les entreprises innovantes sont souvent issues de laboratoires universitaires ou de pôles de recherche. Le programme d’économies du Conseil fédéral affecte aussi les Hautes écoles. Est-ce une menace à terme?
Oui, à terme, c’est clairement une menace pour la capacité d’innovation de la Suisse. La très grande majorité des entreprises innovantes, en particulier dans les technologies de pointe, sont issues des Hautes écoles, des universités et des pôles de recherche. Fragiliser ces institutions, même de manière indirecte, revient à affaiblir la source même de notre innovation. Je considère que la réduction des budgets alloués à la formation, à la recherche et à l’innovation est une erreur stratégique. L’innovation n’est pas une dépense de fonctionnement que l’on peut ajuster à la baisse en période de crise sans conséquence. C’est, par définition, un investissement pour le futur. Dans un contexte international extrêmement compétitif, réduire l’effort sur la formation et la recherche revient à envoyer un signal négatif, tant aux chercheurs qu’aux entrepreneurs et aux investisseurs. À l’inverse, maintenir, voire renforcer, ces investissements est l’un des rares leviers dont dispose la Suisse pour continuer à jouer un rôle de premier plan, malgré la taille réduite de son marché intérieur et un coût de la vie élevé.
Qu’en concluez-vous?
La Suisse dispose d’atouts exceptionnels: des institutions solides, un système de formation et de recherche de classe mondiale, des entrepreneurs innovants et une économie ouverte et compétitive. Mais ces atouts ne produiront leurs pleins effets que si nous acceptons de regarder lucidement nos fragilités et d’adapter nos conditions-cadres en conséquence.
L’enjeu n’est pas de renier le modèle suisse, ni de basculer vers un interventionnisme gé- néralisé, mais d’évoluer avec pragmatisme. Dans un contexte instable comme aujourd’hui, l’innovation doit être considérée comme un investissement stratégique, de la recherche jusqu’à la croissance des entreprises. C’est à ce prix que nos découvertes scientifiques pourront se transformer en impact économique, social et sociétal durable. Les signaux récents, qu’il s’agisse du débat politique qui s’intensifie, des initiatives parlementaires transpartisanes ou de la mobilisation du tissu économique, montrent qu’une prise de conscience est en cours. C’est une opportunité qu’il faut saisir collectivement.
Enfin, au-delà des clivages idéologiques, l’innovation peut et doit rester un terrain de dialogue entre l’économie, le monde académique et le politique. En avançant ensemble, avec une vision de long terme et un sens partagé des responsabilités, la Suisse peut non seulement conserver sa place de championne de l’innovation, mais surtout devenir un pays où les innovations grandissent, créent de la valeur et bénéficient durablement à la société.
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«Une prise de conscience est en cours»
Écrit par
Jean-François Krähenbühl
Chargé de communication
Publié le : 19 février 2026
Modifié le : 20 mai 2026